Nos
lecteurs auront appris par les quotidiens la mort si tragique- ment
prématurée de notre président et directeur-gérant, M. Joseph-
Antonio Beaudry. Frappé par les balles d'un assassin, M. Beaudry est
mort à son bureau, dans l'exercice même de ses fonctions de publiciste
et d'administrateur. Au moment où nous écrivons ces lignes, le
mystère de cette mort n'a pas encore été éclairci. Mais nous pouvons
espérer qu'il le sera bientôt.
Nous
regrettons que l'émotion qui nous étreint en ce moment ne nous
permette pas de dire comme il conviendrait le deuil cruel que constitue
cette mort, pour le personnel de ce journal. La famille de M.Beaudry
perd un chef aimé et respecté, ses amis n'oublieront pas de sitôt ses
qualités de coeur et d'esprit, mais pour ses collaborateurs, son
départ laisse un vide bien difficile à combler.
On
peut dire de lui ce qu'un poète disait d'un grand général: « He
dared to lead where anybody dared to follow». Autrement dit, il ne
demandait jamais à autrui de faire ce qu'il ne faisait pas lui-même.
Souvent
le premier au travaille matin, il arrivait non moins souvent qu'il
était le dernier à partir, le soir. Et durant ces longues journées de
travail, au milieu des petits tracas et des soucis d'une administration
importante, toujours calme et d'une courtoisie parfaite à l'égard des
plus petits comme des plus grands. Sous des dehors apparemment froids,
M. Beaudry dissimulait un coeur fort sensible et compatissant. Tous ses
employés, sans exception, étaient admis à faire valoir leurs demandes
lorsqu'ils avaient à en faire. Il les écoutait tous avec une patience
inlassable et lorsqu'il ne pouvait y faire droit sur le moment, il ne
les laissait pas partir sans un mot d'espoir et de réconfort.
Mais
il n'était pas qu'un ami de tous les jours pour ses employés, il
était un chef qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer et estimer. D'une
énergie inépuisable, d'une intelligence toujours en éveil, il avait
étudié et approfondi bien des problèmes concernant le commerce et
l'industrie de ce pays. Par l'entremise de ce journal, il faisait
bénéficier les hommes d'affaires de sa grande expérience et de ses
connaissances étendues.
Il
avait une foi inébranlable dans l'avenir économique de ce pays et si
la mort ne l'eut pas ravi sitôt aux siens et à sa patrie, nul doute
qu'il aurait continué à travailler ardemment au développement du
Canada.
M.
Beaudry était le «self-made man» par excellence. Fils de M. Antoine
Beaudry, de Richelieu, comté de Rouville, il avait fait ses étu- des
au collège de Sainte-Marie de Monnoir, à Marieville et au Montreal
Business College. Il fit ses débuts dans la vie comme comptable à la
Franco-American Chemical Co., en 1899, position .qu'il garda jusqu'en
1903.
C'est
alors qu'il s'intéressa à l'organisation de la première association
des marchands-détaillants du Canada, dont il devint par la suite
secrétaire-général. Ce que M. Beaudry accomplit pour la défense des
intérêts les plus chers du commerce de détail en ce pays, est encore
présent à la mémoire de tous les intéressés. Il serait trop long de
tout énumérer dans les cadres d'un seul article, mais on nous
permettra de citer tout particulièrement ses luttes victorieuses contre
la plaie des timbres de commerce et les coopératives de commerce, que
des syndicats britanniques tentaient d'introduire en ce pays. Ces luttes
le mirent en rapport avec les sommités financières, industrielles,
commerciales et politiques du pays, parmi lesquelles il se fit de
chaudes et fidèles amitiés.
En
1908, M. Beaudry devenait le propriétaire du «Prix Courant» et depuis
il n'a cessé de lui consacrer le meilleur de son temps et de lui-
même. Les causes qu'il y a défendues sont multiples et importantes,
mais il n'a jamais oublié un seul instant les principes d'équité, qui
étaient à la base de toute sa conduite.
M.
Beaudry s'intéressait tout particulièrement au bien-être et à la
prospérité de la métropole du Canada. Aussi, n'est-il pas surprenant
de le voir s'offrir, à deux reprises, comme candidat au bureau des
commissaires. Il n'y a pas de meilleure preuve à donner de sa grande
popularité personnelle que le fait qu'à la première de ces
élections, on put croire qu'il avait été élu commissaire de la ville
de Montréal pendant quelques heures. Mais, s'il ne put être élu, il
continua à travailler dans l'intérêt de sa ville et de son pays,
inlassablement et avec le plus grand désintéressement.
Avec
le temps, M. Beaudry, outre «Le Prix Courant», avait organisé la
Compagnie d'Imprimerie des Marchands, Limitée, qui imprime ce journal,
ainsi que « La Chaussure» une autre de ses créations.
Nous
avons dit que M. Beaudry s'intéressait à tout et à tous, sans
négliger aucune de ses obligations essentielles. Nous en voyons la
preuve dans le grand nombre d'institutions qui le comptent au nombre de
leurs bienfaiteurs ou simples membres. Citons parmi ces institutions,
les différents hôpitaux dont il était gouverneur à vie, les clubs
Laval-sur-le- Lac, Saint-Denis (dont il fut le président pendant
plusieurs années), Nationale A.A.A. le Club Inter-Allié, de Paris,
etc.
Au
cours de ses études et recherches, M. Beaudry avait été amené à
faire deux voyages à l'étranger au cours desquels il visita la Russie
bolchévique, d'où il rapporta des impressions et des opinions, dont il
fit profiter ses compatriotes dans des conférences et brochures très
intéressantes.
M.
Beaudry avait épousé en 1899, Mlle Marie-Louise David, fille de M.
Louis David, qui lui survit ainsi que ses vieux parents, M. et Mme
Antoine Beaudry, née Barrière, ses frères Antoine et Uldège, ainsi
que des neveux et nièces. A tous, nous offrons l'hommage sincère de
notre profonde sympathie, en même temps que nous déposons sur la tombe
de notre directeur, l'hommage de nos regrets et l'assurance que son
souvenir vivra toujours dans la mémoire de ses collaborateurs.»